Anges du bizarre et démons de l’analogie

Publié le par La rédaction NRP

Par Gaëlle Bebin

Johann Heinrich Füssli, Le Cauchemar © Bridgeman Art Library

Johann Heinrich Füssli, Le Cauchemar © Bridgeman Art Library

Sous le signe du conte fantastique – son titre est emprunté à Edgar Poe -, la très littéraire exposition L’ange du bizarre. Le romantisme noir de Goya à Max Ernst est à voir au musée d’Orsay jusqu’au 9 juin. On peut aussi penser à un poème en prose de Mallarmé, Le Démon de l’analogie, car le parcours du visiteur va de « l’irrécusable intervention du surnaturel » au véritable « commencement de l’angoisse ».

Les œuvres exposées suivent trois grands mouvements, du XVIIIe au XXe siècle : romantisme noir, symbolisme,  surréalisme. Comment susciter un frisson d’horreur chez le spectateur ? Les arts visuels sont riches d’épouvantables sujets, Nosferatu au cinéma, Satan en peinture, et toute la panoplie du roman gothique, sombres cloîtres et ruines spectrales. Les écrivains et leurs créatures sont les grands inspirateurs des artistes, avec les représentations de Dante aux enfers, de Méphistophélès, des sorcières de Shakespeare, du monstre de Mary Shelley… Ce sont parfois les auteurs eux-mêmes qui peignent leurs visions de l’étrange, comme Hugo à travers ses dessins.

On reconnaît ces monstres comme inséparables du cerveau humain qui les a créés et qui en est victime. C’est le savant Frankenstein et toutes les figures de la folie ou du cauchemar. L’horrible gnome de Füssli a pris possession du corps et de l’esprit de l’endormie, la tête du personnage de Goya disparaît en même temps que sa raison sous le vol maléfique des oiseaux de nuit : « Je n’ai pas peur des sorcières, des lutins, des apparitions, des géants vantards, des esprits malins, des farfadets, etc, ni d’aucun autre genre de créatures hormis l’être humain » écrit le peintre espagnol épouvanté par son époque.

Car les démons intérieurs sont bien les plus terrifiants et l’ambiguïté crée les effets les plus inquiétants : Gustave Moreau montre de célestes et fatales Salomé, Munch peint la jalousie qui déforme les êtres, et son Vampire, image de l’amour torturant, nous hante mieux que n’importe quel pâle revenant aux dents longues. Les formes hybrides et indéterminées sont aussi les plus troublantes, dans les dessins d’yeux-mollusques d’Odilon Redon ou les frottages de forêts de Max Ernst. L’esprit même du visiteur de l’exposition se met à opérer des rapprochements inédits grâce à l’accrochage des œuvres, lorsqu’il aperçoit soudain dans La Tempête de Rodin le visage de Méduse. C’est que l’inquiétante étrangeté est enfin parvenue au plus près de nous ; elle est dans le sublime de la nature et l’effroi pascalien qu’elle procure (« Qu’est-ce qu’un homme, dans l’infini ? »), mais aussi dans les villes vues par Spilliaert et par Brassaï, et au cœur même des familles – la mère et la sœur du peintre Edouard Vuillard sont sans doute les plus authentiques fantômes de l’exposition !

 

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