Au Louvre, en regardant en écrivant

Publié le par admin

Par Gaëlle Bebin

Un atelier d’écriture devant les œuvres, c’est ce que propose aux professeurs l’une des offres de formation continue de l’académie de Versailles, grâce à la Délégation académique à l’Action culturelle qui se bat chaque année pour programmer ce stage. Un atelier dont la spécificité est d’associer littérature et arts plastiques, avec la précieuse collaboration de l’artiste plasticien Joël Paubel. Depuis deux ans, en quatre séances chacun, des écrivains choisissent quelques œuvres exposées au Louvre pour déclencher l’écriture. Ainsi Suzanne Doppelt avait-elle opté, entre autres, pour Suzanne au bain de Tintoret, quand Tanguy Viel s’était laissé inspirer par des natures mortes hollandaises. Cette fois, suivons Véronique Ovaldé, qui nous entraîne vers les peintures espagnoles du musée, et a répondu à nos questions.

Voici la fragile et digne Marquise de La Solana, peinte par Goya. À 38 ans, elle se sait condamnée, et demande sans doute que le peintre la représente telle qu’elle est, pâle et les traits creusés ; mais ses pieds se croisent comme ceux d’une danseuse et on a l’impression que ce qui lui reste de couleur est passé dans son énorme nœud rose en forme de fleur. « Dans le comité de lecture d’une maison d’édition, la première remarque faite sur un manuscrit porte toujours sur les personnages : sont-ils bien ou mal incarnés ? Incarner, étymologiquement, c’est entrer dans un corps. Ce qui m’intéresse dans ce portrait, comme dans un personnage de roman, c’est le punctum, comme dit Barthes, le détail fascinant qui va conférer une vie au personnage. » Véronique Ovaldé a choisi, pour appuyer son propos, des extraits d’œuvres littéraires qu’elle nous distribue. Nous relisons alors le passage de L’Amant où Marguerite Duras souligne « ce qu’il y a d’insolite d’inouï, ce jour-là, dans la tenue de la petite : le chapeau d’homme. L’ambiguïté déterminante de l’image, elle est dans ce chapeau. » Nous relisons Proust et sa description d’Odette dans Du côté de chez Swann. Et l’on dirait qu’en effet, tout le personnage d’Odette, et l’intuition de ce qu’elle deviendra ensuite, trop futile, et même vulgaire, se trouve dans cette mollesse et cette inadéquation de la taille de ses yeux : « Ses yeux étaient beaux, mais si grands qu’ils fléchissaient sous leur propre masse, fatiguaient le reste du visage et lui donnaient toujours l’air d’avoir mauvaise mine ou d’être de mauvaise humeur. » Dans L’Immortalité de Kundera, Véronique Ovaldé a relevé pour nous le passage où une dame d’une soixantaine d’années fait au maître nageur un geste incongru aux yeux du narrateur, un geste d’une grâce, d’une jeunesse inattendue « comme si, par jeu, elle avait lancé à son amant un ballon multicolore ».

Suit une heure d’écriture, face à la toile de Goya, puis une heure où chacun peut lire son texte s’il le souhaite. Véronique Ovaldé a posé ainsi la consigne : « Quand on décrit un personnage, on n’a pas besoin de se l’imaginer avant. Il se crée en écrivant. Petit à petit, un agencement se fait qui lui donne vie. Ecrivez sans idée préconçue et quelque chose va surgir. C’est en décrivant la marquise que vous allez la voir apparaître. Trouvez l’étrangeté, la discordance qui lui est personnelle. »

Gaëlle Bebin : Qu’est-ce qui vous intéresse dans cette expérience ? Que souhaitez-vous apporter aux stagiaires ?

Véronique Ovaldé : J’aime cette idée d’écrire in situ, et de pouvoir partager mon plaisir de lectrice en choisissant des textes. Je crois que l’intérêt pour les participants est que ce soit un écrivain qui mène l’atelier, et qu’il parte de ses propres problématiques d’écriture. Or un de mes problèmes est que le « je » du narrateur soit un autre, c’est ce que je disais au cours de l’atelier sur l’importance de l’incarnation des personnages imaginaires. Comme j’écris à tâtons, j’ai demandé aux stagiaires de décrire la Marquise de Goya sans leur donner à l’avance d’informations sur elle, sans leur dire qu’elle est très malade par exemple. J’ai choisi un portrait en pied parce que souvent, l’écriture d’un livre va commencer chez moi par la silhouette d’un personnage, que je vois, ainsi qu’un détail dans sa chevelure. Mais parfois, c’est son nom qui arrive d’abord, comme Lancelot dans Et mon cœur transparent. La première phrase du roman m’est venue : « La femme de Lancelot est morte cette nuit. » Je me suis demandé comment j’allais faire avec un nom pareil mais je ne voulais pas le changer. Alors j’ai imaginé qu’à leur première rencontre, sa femme avait décidé de l’appeler Paul… D’autres fois, ce sont des photos comme celles de Diane Arbus, qui ont pu m’inspirer un personnage.

G. B. : Est-il anodin que vous ayez choisi avec La Marquise de La Solana un tableau représentant une femme ? Elles sont très présentes dans vos récits, qui tournent souvent autour de leur énigme : la mort d’une femme (Et mon cœur transparent), ou sa disparition (Déloger l’animal). Ce que je sais de Véra Candida est une histoire de femmes, et celles du Sommeil des poissons se passent très bien des hommes…
V. O. : En effet, j’adore décrire des personnages féminins. Peut-être parce qu’il me semble que chez elles l’apparat, l’apparence est plus importante, donc que le rapport entre surface et profondeur va être plus intéressant. C’est là que je trouve le mieux la discordance, le détail qui contredit le reste. D’ailleurs, je m’aperçois que dans les textes que j’ai distribués aujourd’hui, de Roberto Bolaño, Proust, Duras, Kundera et Lobo Antunes, il ne s’agit que de descriptions de personnages de femmes !

G. B. : Comment avez-vous conçu les quatre séances d’atelier d’écriture au Louvre ?
V. O. : Imaginer le lieu de la fiction est essentiel, c’est pour cela que le premier atelier a consisté à décrire un espace. J’ai proposé comme support Les Pantoufles de Van Hoogstraten, un intérieur vu à travers trois portes ouvertes qui ménagent beaucoup d’ouvertures latérales, ce qui ouvre l’imaginaire dans un lieu pourtant fermé. J’aime beaucoup ces paysages d’intérieurs de la peinture hollandaise, qui sont de véritables éloges du quotidien. Ensuite vient le portrait du personnage, avec Goya, puis la construction de l’intrigue : j’ai choisi Le Tricheur à l’as de carreau de Georges de La Tour et L’Accordée de village de Greuze pour les deux derniers ateliers. En un instant, il se passe beaucoup de choses dans ces deux tableaux. Pour le premier, où la circulation des regards est passionnante, je demanderai de faire dialoguer les joueurs. Il s’agira, pour le deuxième, d’écrire le monologue intérieur d’un des personnages (le vieux père, ou la sœur jalouse par exemple). Et je donnerai à lire des extraits de Joyce et de Faulkner…

À voir :

l’atelier d’écriture mené par Tanguy Viel au Louvre en 2010, autour du Couronnement de la Vierge de Tintoret.

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