Avignon sens dessus dessous

Publié le par admin

Surprenante

De deux manières très différentes, on aura pu assister à l’œuvre en train de se créer chez Philippe Quesne et Josef Nadj, moins inventifs cependant que dans leurs précédentes créations.

Big Bang de Philippe Quesne © Christophe Raynaud de Lage

Big Bang de Philippe Quesne © Christophe Raynaud de Lage

Le premier, avec Big Bang, mène son groupe du Vivarium Studio avec beaucoup d’humour : dans un espace blanc de laboratoire, des fragments d’une histoire de l’humanité, des hommes préhistoriques aux cosmonautes, sont imaginés et expérimentés sous nos yeux, laconiquement et avec les moyens du bord. Ainsi un phare de voiture servira à évoquer les premiers feux de bois. Quasiment inaudibles, comme dans la vie entre gens affairés qui se connaissent bien, les personnages trouvent une idée par hasard, hésitent, optent pour une autre, et ces micro-événements finissent par former une série de tableaux étranges, l’air de rien.

Dans Les Corbeaux de Josef Nadj, le dispositif scénographique a également la plus grande importance.

Ici les mots ont totalement disparu ; le son, le mouvement et la matière picturale servent à évoquer les corbeaux sur une scène qui se transforme en atelier à mesure que Josef Nadj devient lui-même pinceau, enduit de peinture des pieds jusqu’à la tête. Un peu pesante pour un volatile, sa danse crée petit à petit une très belle composition plastique, trace d’ailes et de serres.

Josef Nadj dans Les Corbeaux © Christophe Raynaud de Lage

Josef Nadj dans Les Corbeaux © Christophe Raynaud de Lage

Passionnante

Schutz vor der Zukunft de Christoph Marthaler avait été créé à Vienne il y a quelques années, dans l’hôpital Otto Wagner où ont eu lieu des euthanasies d’enfants malades mentaux commises par les médecins nazis qui se sont servi des corps pour leurs expériences scientifiques, et ont été très peu inquiétés après la guerre. Le metteur en scène suisse a longtemps cherché un endroit pour montrer son spectacle à Avignon, cherchant comme d’habitude autre chose qu’un théâtre : un lieu chargé d’une histoire propre. C’est finalement le désuet collège catholique Champfleury qui a été trouvé, comme par miracle.

Et comme à Vienne, c’est à un itinéraire dans des espaces marqués par la présence d’enfants que nous invite Marthaler. Des brosses à dent de toutes les couleurs traînent dans les lavabos de la cour, certaines salles de classe sont données à voir telles quelles. Dans d’autres, de discrètes installations rendent hommage à ces enfants martyrisés pendant la guerre : des jouets provenant de l’hôpital, des photos, mais aussi des allusions glaçantes : des mouches mortes alignées dans la salle de physique-chimie ou, dessinée à la craie au tableau, une marelle où l’enfer précède le ciel. Dans les couloirs du collège, des écouteurs permettent de découvrir l’histoire de certains de ces enfants internés, dont un rapport médical envoyé à Berlin a un jour conclu à la difficulté de l’insertion sociale, peu avant qu’une lettre apprenne aux parents leur décès dû à une « pneumonie ». Dans le gymnase du collège, les spectateurs composent l’assistance d’une sorte de banquet dérisoire, où des orateurs ringards flanqués d’une fanfare débitent des discours sur la nécessité de sélectionner les individus, en vantant entre autres les avantages du suicide pour les personnes d’un certain âge. Les comédiens de Marthaler excellent comme toujours dans les détails burlesques associés sans transition à des moments de chant magnifiques (les Kindertotenlieder de Mahler par exemple) et à un montage de textes d’hier et d’aujourd’hui qui font réfléchir sur la manière dont notre société cherche à se « protéger de l’avenir » –titre du spectacle.

Le festival d’ Avignon a permis que soit recréé ce spectacle, et on se prend à souhaiter que la recréation, et non seulement la création, devienne un peu plus sa mission.

Big Bang sera joué au Centre Pompidou à Paris en novembre, à Reims en février, et à Evry, Nantes et Poitiers en mai.

Les Corbeaux : représentations à Chartres en novembre, à Guyancourt en janvier, à Draguignan en février, au Mans en mai.

Des dossiers pédagogiques de la collection Pièces (dé)montées, en ligne sur le site du CRDP de Paris , sont consacrés à Richard II et à Un nid pour quoi faire.

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