En Avignon, la place d’honneur aux spectateurs

Publié le par La rédaction NRP

Par Gaëlle Bebin

Public # Roi Lear (Cour d'Honneur, temps de pause 4h30 avec entracte) © Frédéric Nauczyciel

Public # Roi Lear (Cour d’Honneur, temps de pause 4h30 avec entracte) © Frédéric Nauczyciel

En 2007 au Festival d’Avignon, un très long temps de pause avait permis au photographe Frédéric Nauczyciel de capter les mouvements des spectateurs pendant toute la durée de certaines représentations ; sa série Public (Ceux qui nous regardent) a été exposée tout l’été aux Rencontres d’Arles. Cette année en Avignon, le spectateur a été au cœur de plusieurs dispositifs scéniques. Ainsi, Jérôme Bel a offert la Cour d’honneur du Palais des Papes à 14 personnes – dont trois professeurs de français – qui ont, sur scène et à tour de rôle, évoqué leurs diverses expériences de spectateur dans ce même lieu. La captation du spectacle est disponible en ligne (jusqu’au 19 janvier 2014).  Mais le plus impressionnant est l’œuvre du Sud-africain Brett Bailey, Exhibit B, qui sera montrée à Paris (au CENTQUATRE du 25 au 27 novembre 2013) et à Strasbourg (au Maillon du 3 au 7 décembre 2013).

 

Dans Cour d’honneur de Jérôme Bel, les spectateurs se font face, sur la scène et dans la salle ; ils se regardent en miroir. Cour d’honneur rend aussi hommage à ce lieu qui a résonné de tant de voix, a été le décor – et bien plus qu’un décor – de tant d’œuvres singulières dont des extraits sont rejoués sur scène grâce aux souvenirs, aux témoignages drôles et émouvants des spectateurs. Parmi eux, Daniel Le Beuan, conseiller principal d’éducation, rappelle d’ailleurs, dans un texte écrit pour le festival cette phrase d’Antoine Vitez : « L’école est le plus beau théâtre du monde ».

Exhibit B © Christophe Raynaud de Lage – Festival d’Avignon

Exhibit B © Christophe Raynaud de Lage – Festival d’Avignon

Si Jérôme Bel a voulu interroger le dispositif du théâtre occidental  – « des personnes assises dans le noir qui regardent d’autres personnes agissant dans la lumière » –, ce dispositif reste pourtant assez conventionnel dans son spectacle. Dans Exhibit B, Brett Bailey le révolutionne : c’est le spectateur qui se déplace et qui est observé en silence par des personnes immobiles, et ce regard est difficilement soutenable. Exhibit B est un choc. Placés dans une scénographie somptueuse et cruelle, des hommes et des femmes sont livrés aux regards comme dans les zoos humains du XIXe siècle à la 2de Guerre mondiale. L’artiste sud-africain Brett Bailey, marqué par l’apartheid, revient sur la colonisation lors de laquelle des Africains furent amenés en Europe et aux États-Unis pour être exposés. Les cartels indiquent pour chaque tableau humain les matériaux utilisés (Africain, grillage, spectateurs, tête d’antilope…). Les spectateurs font l’expérience d’un système qui fait de l’humain un objet, et qui les déshumanise eux-mêmes.

Des écoles du spectateur au Festival d’Avignon :

– Le stage annuel organisé par l’ANRAT  (Association nationale de Recherche et d’Action théâtrale) à Avignon. Il est destiné aux enseignants, cadres de l’Éducation nationale, chargés des publics… Quatre spectacles du festival sont sélectionnés ; chacun fait l’objet d’une préparation avant la représentation, notamment au moyen d’images et de textes du metteur en scène et de l’auteur, qui permettent de découvrir leur univers. Après le spectacle, une analyse chorale puis une rencontre avec l’équipe artistique sont organisées. On décrit d’abord ce qu’on a vu, la scénographie puis le jeu des acteurs. Une fois d’accord sur ces éléments objectifs, on pose des hypothèses qui s’enrichissent de la subjectivité de chacun, de ses souvenirs, sa mémoire affective et culturelle, ses associations d’idées, et qui permettent de relier le spectacle à des filiations esthétiques.

Lycéens en Avignon. L’opération permet chaque année à des lycéens, avec ou sans expérience préalable de spectateur, de vivre le festival pendant quelques jours comme une fête et comme une découverte d’esthétiques très différentes en assistant à plusieurs spectacles et en rencontrant les artistes. Il est regrettable cependant que certains animateurs des CEMEA (organisateurs du séjour), dressés contre tout ce qui peut leur paraître « scolaire », rejettent du même coup l’exigence et la curiosité intellectuelles. De ce fait, les activités d’initiation, de préparation et de restitution proposées aux lycéens avant et après les représentations sont d’un intérêt variable et parfois limité. La présence de davantage de professeurs dans les équipes d’encadrement permettrait de relever le niveau sans enlever leur caractère ludique à ces ateliers.

Virginie Andreu, professeur de français, dans Cour d’honneur © Christophe Raynaud de Lage – Festival d’Avignon

Virginie Andreu, professeur de français, dans Cour d’honneur © Christophe Raynaud de Lage – Festival d’Avignon

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