Masculin / féminin au Festival d’Avignon

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Par Gaëlle Bebin

Gilles de Rais et Jeanne d’Arc dans Sang & Roses © Koen Broos

Gilles de Rais et Jeanne d’Arc dans Sang & Roses

Cette année à Avignon, hommes et femmes se sont affronté et ressemblé comme jamais. Chez Strindberg, Mademoiselle Julie et Jean, fascinés par la distance qui les sépare, ne s’unissent un instant que pour mieux se rejeter. Dans Clôture de l’amour, la nouvelle pièce de Pascal Rambert, Audrey et Stan, en deux monologues parallèles, détruisent implacablement ce qui fut leur couple. Quant aux figures historiques de Jeanne d’Arc et Gilles de Rais, le dramaturge Tom Lanoye, dans Sang & Roses, en fait des doubles à la fois opposés et réunis dans un même destin.

Le metteur en scène flamand Guy Cassiers a conçu ce spectacle pour la Cour d’honneur du Palais des papes, ce qui donne l’impression d’assister à une véritable messe noire. Le lieu est contemporain de l’histoire de Jeanne et Gilles, les hautes murailles créent des ombres très inquiétantes, et même l’intérieur est présent sur la scène grâce à la vidéo. Sang & Roses, transposé sur la scène resserrée d’une salle de théâtre, donnera sans doute plus d’ampleur aux gestes et aux déplacements des comédiens, déjà parfaits dans les plus infimes nuances des regards et des voix. Le spectacle est construit en diptyque, faisant de Jeanne et Gilles deux glorieuses figures de l’excès, inversement symétriques. Gilles de Rais, maréchal de France immensément riche, et la très jeune paysanne Jeanne d’Arc chevauchent ensemble dans des costumes semblables et combattent pour la même cause – pour Dieu et contre les Anglais. L’un comme l’autre refusent tout compromis et transgressent les normes admises. Ils sont condamnés au supplice par des représentants de l’Eglise qui se sont servis d’eux avant de s’en débarrasser. Les très beaux chants du Collegium Vocale de Gand font entendre successivement les voix de la Pucelle, qui l’amènent à se sacrifier, et les démons intérieurs du monstre, qui inspirent ses tortures et ses crimes.

→ Sang & Roses, le chant de Jeanne et Gilles : Paris, Odéon-Théâtre de l’Europe du 8/02/2012 au 12/02/2012

Un procès a également lieu dans Clôture de l’amour, en quelque sorte, mais l’affrontement n’a pas lieu devant une autorité extérieure – en dehors du public. C’est face à face que Stan (Stanislas Nordey) et Audrey (Audrey Bonnet) s’accusent et se condamnent mutuellement. Ils ont trois enfants, il la quitte, il s’en explique très longuement avec beaucoup de cruauté ; elle répond tout aussi longuement, avec une intelligence qui l’anéantit. Ce qu’ils s’infligent verbalement est très violent. Le corps de celui qui écoute reçoit les coups portés par les mots de celui qui parle, d’autant plus que les prénoms des personnages sont ceux des comédiens. Pascal Rambert a écrit pour eux.

Audrey et Stan dans Clôture de l’amour © Christophe Raynaud de Lage

Audrey et Stan dans Clôture de l’amour

→  Clôture  de l’amour : Paris, Théâtre de Gennevilliers du 30/09/2011 au 22/10/2011

Mademoiselle Julie et Jean dans Mademoiselle Julie © Christophe Raynaud de Lage

Mademoiselle Julie et Jean dans Mademoiselle Julie

 

Deux personnages qui se sont séduits et sont désormais dressés l’un contre l’autre, c’est aussi l’histoire de Mademoiselle Julie, la fille du Comte, et de Jean, son valet. Au cours d’une nuit de fête, cherchant plus ou moins consciemment à s’émanciper des limites que leur imposent leur milieu, ils se rapprochent. Au petit matin, Mademoiselle Julie se rend compte qu’il n’y a plus d’issue pour elle et Jean s’aperçoit qu’il est incapable de sortir de la servitude à laquelle il est habitué. Dans cette célèbre « tragédie naturaliste » mise en scène par Frédéric Fisbach, Strindberg fait du duel verbal – qu’il appelait « lutte des cerveaux » – une joute mortelle.

Mademoiselle Julie : CDN La Comédie de Reims du 17 au 20 avril 2012 CDDB de Lorient les 26, 27, 28 avril 2012 Théâtre Liberté de Toulon les 11 et 12 mai 2012 Paris, Odéon-Théâtre de l’Europe du 18 mai au 24 juin 2012.

Le spectacle fait l’objet d’un dossier pédagogique dans la collection Pièce (dé)montée.

On retrouve l’équilibre dans Fase, la pièce de danse élaborée en 1982 par la chorégraphe et danseuse Anne Teresa de Keersmaeker sur quatre mouvements musicaux du compositeur Steve Reich. En trois duos (Piano Phase,   Come out,  Clapping Music) et un solo, musique et danse font corps dans un travail d’une rigueur géométrique, basé sur la répétition accompagnée d’un léger décalage. Dans « Violin Phase »,  le solo, la danseuse semble mesurer méthodiquement l’espace et célébrer, comme une petite fille, la joie du mouvement. Trente ans après sa création, Anne Teresa de Keersmaeker le danse toujours.

Fase : Centre Pompidou-Metz le 25/01/2012 Toulouse, Théâtre Garonne du 05/12/2011 au 07/12/2011 Paris, Centre Pompidou du 03/03/2012 au 04/03/2012.

Le dernier numéro (mai 2011) de la revue du théâtre de la Colline, OutreScène,  est consacré aux rôles féminins dans le théâtre d’aujourd’hui.

Comme tous les ans, le programme Lycéens en Avignon aura permis à des élèves et à leurs professeurs de passer quelques jours au Festival et d’assister à plusieurs spectacles. Autour de chacun d’entre eux, un parcours est prévu à partir d’activités collectives très simples pour en faciliter l’approche, en partager les impressions, puis dialoguer avec les artistes. Par exemple, sur Le suicidé de Nicolaï Erdman, une acerbe comédie russe écrite au temps de Staline, des exercices ont été proposés comme l’idée d’un « oui inconditionnel », d’une obéissance totale : l’un donne à l’autre un ordre, immédiatement exécuté. Des phrases de la pièce, dites par plusieurs personnages différents, sont prononcées par les élèves sur plusieurs tons, à différentes intensités. On peut proposer le fameux « Ce qu’un vivant peut penser, seul un mort peut le dire »… Les élèves sont également invités à imaginer en groupe la première et la dernière image du spectacle et à la montrer aux autres, en un instantané montrant la disposition des corps dans l’espace. Dans cette pièce (censurée et jamais jouée du vivant de son auteur), Sémione Sémionovitch Podsékalnikov, que sa famille croit au bord du suicide, est invité par toute la communauté, du prêtre au représentant de l’intelligentsia, à se tuer en laissant un message à leur profit. En effet, « plus que jamais, nous avons besoin de défunts idéologiques » !

 

Sémione et sa belle-mère dans Le suicidé © Christophe Raynaud de Lage

Le suicidé (mise en scène de Patrick Pineau) est en tournée entre novembre 2011 et mars 2012 à Bourges, Chambéry, Grenoble, Villefranche, Bobigny, Sénart, Châtenay-Malabry, Evry, Tremblay-en-France, Le Havre, Clamart, Lille, Lyon, Nantes, Perpignan, Miramas et Ollioules.  Le spectacle fait l’objet d’un dossier pédagogique dans la collection Pièce (dé)montée.

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