Agenda

Nous, princesses de Clèves

 Un film de Régis Sauder. Dans les salles le 30 mars 2011

Ecoutez Regis Sauder sur France Inter avec Cécile Ladjali et Aymerick Patricot, deux auteurs de notre numéro spécial de mars « Ecrivains et enseignants»

Au cinéma, il est mille et une manières de faire parler (de) la littérature. Par l’adaptation lorsqu’elle est fiction, le documentaire, savant ou non. Avec Nous, princesses de Clèves, la littérature n’est pas fiction transcrite, n’est pas discours de savoir, elle agit. Et ce n’est sans doute pas la moindre des originalités de ce film. Au lycée Denis-Diderot de Marseille, établissement en zone « sensible » des quartiers Nord, une enseignante fait lire La Princesse de Clèves. Et, sous nos yeux, ce roman du XVIIe siècle, le premier roman « moderne » de l’histoire littéraire française, devient instrument de révélation ; à travers ses phrases, ce sont les histoires de ces jeunes gens, issus de ce qu’on appelle la « diversité », qui trouvent à se dire. Ce « documentaire », construit selon le fil chronologique d’une année scolaire, nous fait entrer dans la vie des lycéens Sarah, Abou, Manel, Robert, Mona, et d’une dizaine d’autres : l’amour, sa découverte ou ses premières douleurs, l’homosexualité, la vie familiale, les espoirs des parents qui pèsent sur vos épaules  ou leur indifférence, le poids des traditions, le sentiment de relégation mais  aussi la fierté d’être soi, et le bac comme point de fuite, redouté et pourtant nécessaire. Toute la matière vivante de ces existences trouve dans la lecture de la Princesse de Clèves des échos, des clés de compréhension. « La princesse de Clèves, c’est moi », disent presque mot pour mot, bien des jeunes filles, ou « je suis comme le prince de Nemours ». Des parents qui ont accepté de lire le roman témoignent d’un ressenti proche d’une Mme de Chartres.

Mais le film ne dit pas seulement l’actualité et l’universalité d’un roman des siècles passés. Il est traversé par toutes les problématiques sociales qui travaillent la jeunesse des quartiers de Marseille et d’ailleurs : la distinction par la culture, la difficile identité des deuxièmes ou troisièmes générations de l’immigration : on retiendra cet extraordinaire dialogue entre deux lycéennes d’origine africaine suite à la visite du Louvres où l’une, très impressionnée, laisse échapper un « nos ancêtres » après avoir vu les portraits des rois Henri II et autres princes d’époque, et l’autre lui fait remarquer, selon ses termes anachroniques mais révélateurs, que « à cette époque, nos ancêtre étaient esclaves ».

Une question centrale

Le film est le fruit d’un atelier mené au lycée Denis-Diderot.  Un appel a été lancé et une cinquantaine de volontaires se sont portés candidats parmi lesquels le réalisateur a opéré une sélection. Seule une douzaine d’élèves de la 1re à la terminale ont finalement mené l’expérience jusqu’au bout. La lecture du roman a donné ainsi lieu à des séances extérieures au cours de français, tous les mardis soirs. Il s’agit là d’apprendre par cœur des extraits, de le dire, de jouer. La magie des visages que l’on voit à l’écran, leur évolution, et la façon que ces êtres ont de se raconter, est aussi le fruit de ce travail, un travail qui n’est pas celui de la classe ordinaire de français. Une scène, au milieu du documentaire, vient « trouer » son esthétique générale, et par la rupture qu’elle produit, pose sans doute une des questions les plus intéressantes du film. Deux des élèves de terminale participent à un bac blanc. Le spectateur les découvre confrontées à l’institution scolaire. Ces « belles personnes », auxquelles il a pu s’attacher jusque-là, font naufrage. Elles n’ont pas révisé, sont incapables de commenter le texte qu’on leur a soumis, ne trouvent aucun mot à dire sur une autre œuvre. Cette mutité est symbolisée par la petite bouteille d’eau que l’une porte machinalement  à ses lèvres, ignorante de la simple bienséance liée à la situation d’examen. Le hiatus de la scène « bac blanc » est le révélateur d’un échec pédagogique. Ainsi que l’a confié l’enseignante de français lors d’un débat autour de ce film, seuls deux ou trois élèves de l’atelier ont pu ensuite réinvestir leur apprentissage hors classe dans l’exercice plus normé du commentaire exigé par l’institution.

La question centrale est là : dans le passage entre un investissement affectif dans une œuvre, rendu possible par un contexte et des méthodes particuliers, et la possibilité ensuite, à un autre niveau, d’élaborer un discours raisonné, construit sur les textes, dont on pourra contester le détail, mais non le principe.

Nous, princesses de Clèves fait la preuve que l’on peut enseigner des livres exigeants, même en quartier nord de Marseille, mais il pointe du doigt aussi ce qu’il faut pour en arriver là : un atelier, deux heures par semaine, en groupe restreint, basé sur une relation de travail différente. Et puis alors seulement on pourra avec fruit réinscrire cette approche dans la distance critique, dans la perspective historique, dans les savoirs culturels, qui passent peut-être par l’affect mais les dépassent. Cette Princesse de Clèves, a n’en pas douter, marquera la vie de ces lycéens, elle constituera un moment d’évolution, de prise de conscience. Mais parmi eux combien seront armés au final pour réussir scolairement et atteindre ce qu’ils espèrent tous : une autre vie, dans d’autres lieux ?

Comme le suggérait une spectatrice lors du débat : rendez-vous dans dix ans… En attendant, il faut aller voir ce très film, triste et beau, politique.

Nuages de tags

Publié le par admin

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *