Parler juste, entretien avec Stéphane de Freitas

Publié le par La rédaction NRP

Entretien avec Stéphane de Freitas, propos recueillis par Françoise Rio

porter_voixLe succès du film documentaire À voix haute : la force de la parole1 a révélé l’initiative de son réalisateur Stéphane deFreitas qui a créé dès 2012, à l’Université Vincennes-Saint Denis (Paris 8), le concours oratoire « Eloquentia ». Cette formation à la prise de parole, développée depuis dans de nombreux établissements à travers la France, est exposée dans le livre Porter sa voix – S’affirmer par la parole que Stéphane de Freitas a publié en 2018 aux éditions Le Robert.

Qu’est-ce qui vous a conduit en 2012 à créer le programme « Eloquentia » ?
Dans un contexte de crise de la liberté d’expression qui cristallisait alors un malaise social, je suis parti du constat que dans une société métissée et plurielle, on ne peut se comprendre si on ne se parle pas. Il devient alors impossible de définir des valeurs communes, et c’est le début du délitement, d’où le questionnement sur notre « identité » qui a animé tant de débats. Avant tout choix politique, avant de se dire de droite ou de gauche, en marche ou en marche arrière, il me semble primordial de réapprendre à dialoguer tous ensemble dans un monde à voix multiples. La nécessité du dialogue s’impose d’autant plus dans une société en mutation, où tout le monde s’exprime sur les réseaux sociaux, où chacun a son mot à dire mais où la parole semble être un brouhaha de tensions, et souvent d’invectives à travers ces réseaux. Si on ne réapprend pas d’abord à se parler et à s’écouter, il ne sert à rien d’entreprendre quelque réforme politique que ce soit. C’est là un véritable enjeu générationnel.
À partir de ce constat, il fallait s’interroger sur les moyens d’établir ce dialogue. L’enjeu passe bien sûr par l’éducation, clef du changement. Le concours « Eloquentia », où chacun peut s’exprimer quel que soit son style, vise aussi à favoriser le développement d’agoras des temps modernes qui permettent non seulement de parler mais aussi d’écouter les autres dans le respect et la bienveillance.

Pourquoi affirmez-vous que «donner des cours d’éloquence est un non-sens » ?
Il y a un problème de sémantique autour du mot « éloquence ». Le nom d’« Eloquentia » donné à ce concours renvoie à la finalité, à la résultante d’une manière de parler plutôt qu’à une matière proprement dite. Pour moi, quelqu’un est éloquent quand il parvient à exprimer avec la plus grande justesse ce qu’il ressent au fond de lui-même. Et cette forme d’éloquence, qui tient aussi de la « congruence », est assurée non seulement par la structuration du propos et le choix des mots mais aussi par la voix, le regard, la gestuelle, le corps tout entier. L’éloquence est ainsi un moment de vibration entre l’orateur et l’auditoire, comparable à la puissance qui peut se dégager d’un tableau quelle que soit la diversité des techniques picturales employées par les peintres. C’est pourquoi l’éloquence est d’abord un art plus qu’une série de règles à apprendre. Selon Cicéron, l’éloquence consiste à la fois à plaire, instruire et émouvoir l’auditoire. Ainsi, il y a une petite différence entre un propos « convaincant », qui donne envie d’adhérer à ce qui est soutenu, et un propos « éloquent » qui parvient à toucher ceux qui écoutent même s’ils ne sont pas d’accord avec ce qui est dit. Étant donné l’engouement actuel que suscite l’éloquence, il faut faire attention à l’objectif qu’on se donne en matière d’éducation : il ne s’agit pas de former les jeunes à devenir des rhéteurs, des sophistes capables d’avoir raison à tous les coups ou de manipuler, mais de leur apprendre à s’affirmer, à se faire entendre, autant qu’à écouter leurs camarades. C’est pourquoi je préfère parler de formation à la « prise de parole éducative » plutôt qu’à l’« éloquence ». Cette formation s’appuie d’abord sur un travail d’introspection, permettant à chacun de s’interroger sur ce qu’il sent et pense, pour pouvoir ensuite l’exprimer avec justesse et le partager avec autrui. Cet apprentissage du dialogue est donc aussi un apprentissage de la vie dans une société démocratique, et permet de transformer la confiance en soi comme en autrui.

Comment la prise de parole éducative permet-elle de prendre confiance en soi ?
La confiance en soi ne peut se décréter, on ne peut pas la « prendre » comme si elle se trouvait là, spontanément. Il s’agit donc bien de l’apprendre. La démarche de la prise de parole éducative s’inspire des travaux du psychothérapeute américain Carl Rogers, fondateur de l’« Approche centrée sur la personne » et père de la psychologie non-directive. Lors des ateliers du programme « Eloquentia », c’est le parcours global de la parole et de l’écoute qui va développer la confiance en soi. Chacun est invité à s’exprimer, à débattre, à dialoguer, à utiliser l’expression scénique pour exprimer ses émotions, ou l’usage d’onomatopées, de rimes, d’alexandrins, du slam. Le rôle du groupe est fondamental : il s’agit de créer une énergie collective pour que chaque individu ait confiance en les autres et gagne progressivement confiance en soi. Le formateur est là pour assurer les règles de respect, d’écoute et de bienveillance au sein du groupe. Prendre la parole, c’est réussir à se révéler aux autres pour mieux se révéler à soi-même.

Quelles autres transformations avez-vous pu observer chez les jeunes participants ?
Au fil des exercices de discours ou de débats, les jeunes vont naturellement chercher à apprendre des citations, acquérir des connaissances, lire des discours qui ont fait date, enrichir leur maîtrise de la langue. C’est en leur demandant d’abord quels sont leurs points de vue et leurs rêves qu’on les conduit à s’approprier des connaissances, à créer un appétit envers le savoir et la langue française. Par exemple, lors d’un jeu de simulation de la COP 21 à l’Unesco où chaque élève prend la position d’un pays et doit exposer ses intérêts face à ses confrères, j’ai vu des collégiens de Seine-Saint-Denis très bien habillés, parfois en costume, qui s’exerçaient à s’exprimer dans un français soutenu en se rendant compte qu’ils y parvenaient fort bien. Quand on ose prendre la parole face aux autres, c’est le monde qui s’offre à nous.

Certains jeunes restent-ils rétifs à cette formation ?
L’adhésion des jeunes est bien sûr différente si, comme à l’université, ils suivent volontairement cette formation, ou si elle leur est imposée dans un cadre scolaire. La réticence est rare mais peut s’observer chez des élèves très déstabilisés sur le plan émotionnel ou en situation de décrochage scolaire. Il convient de ne pas commencer par une prise de parole trop personnelle, qui pourrait inhiber les participants, mais par des jeux, des mimes, des vocalises, pour créer une connexion au sein du groupe.
La formation est aussi un défi pour l’enseignant, qui passe d’une posture pyramidale d’évaluateur à celle de médiateur, veillant à ce que chacun puisse être entendu. Cela lui permet d’être vu différemment par ses élèves et de créer une forme de connivence qui peut ensuite être bénéfique lors des cours habituels. D’ailleurs, bien qu’ils n’aient pas été initialement formés à l’apprentissage de l’éloquence, de nombreux enseignants ont largement anticipé sur le besoin d’expression orale que manifestent les jeunes, et leurs diverses expérimentations m’ont beaucoup inspiré.

Que pensez-vous du « grand oral » annoncé dans la réforme du bac ?
C’est à mes yeux un signal fort de l’importance croissante donnée à l’oralité et de la nécessité de former les élèves à développer leur esprit critique et à structurer des connaissances. Telle qu’elle est actuellement présentée, cette épreuve est un dérivé de l’oral du brevet qui se pratique au sujet d’une expérience ou d’un projet. Le « grand oral » du bac regrouperait deux matières, à partir d’un projet préparé dès la classe de première. L’évaluation porterait donc moins sur l’éloquence que sur les connaissances acquises et la capacité à construire un argumentaire. Durant l’entretien qui constituera la deuxième partie de cette épreuve, il faudra chercher à évaluer l’esprit critique du candidat, sa capacité à filtrer des informations, en évitant d’aller vers le débat idéologique. Pour cette génération abreuvée d’informations qui tendent à forger chez les jeunes leur vision du monde et leurs convictions, l’intérêt de cette nouvelle épreuve réside dans le parcours mené tout au long de ces deux années pour aboutir à l’examen final.

L’apprentissage scolaire de la prise de parole ne risque-t-il pas d’uniformiser les manières de discourir ?
Même si les programmes de formation proposent un cadre et des objectifs pédagogiques, chacun a son propre rapport à la parole, de même que les formateurs ont différentes manières de procéder et qu’aucune classe ou groupe ne se ressemble. Ainsi, il n’y a pas une éloquence, mais des éloquences.

1. Diffusé d’abord sur France 2 le 15 novembre 2016, ce documentaire est ensuite sorti dans une version plus longue au cinéma en avril 2017.

Stéphane de Freitas, avec la collaboration de Gaëlle Rolin, Porter sa voix, s’affirmer par la parole, éditions Le Robert, 2018, 22,90 €.

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