Projet Luciole, éclats de pensées à sauts et à gambades

Publié le par La rédaction NRP

Par Gaëlle Bebin

Projet Luciole © Christophe Raynaud de Lage – Festival d’Avignon

Les livres sont l’accessoire principal de Projet Luciole, présenté lors du dernier festival d’Avignon. Le spectacle est constitué d’un montage de textes critiques sur le monde contemporain. Les auteurs convoqués ne sont cités qu’une seule fois, au début du spectacle – à leur nom, des livres plus ou moins nombreux tombent sur la scène. Ensuite, les pensées qu’ils renferment prennent leur autonomie, fusent et se répondent. Elles sont dites par les comédiens Judith Henry et Nicolas Bouchaud ; ils se disputent, se réconcilient, se séduisent, dansent, et les idées se mettent elles-mêmes à entrer dans un dialogue endiablé…

 

Entretien avec Nicolas Truong, essayiste, concepteur et metteur en scène de Projet Luciole.

G.B. : En quoi consiste ce « théâtre philosophique » ?
N.T. : C’est du théâtre avec des idées, de la pensée ; celle de Jean  Baudrillard, Annie Le Brun, George Orwell… J’ai voulu montrer qu’il y a une dramaturgie dans les textes philosophiques et une théâtralité dans la pensée elle-même. Dans Projet Luciole il n’y a pas de personnages, si ce n’est des personnages conceptuels. C’est ce que dit Gilles Deleuze : l’art pense par percepts et la philosophie par concepts. Or la philosophie fait exister des figures qui sont presque des personnages ; voyez par exemple l’Ange de l’histoire de Walter Benjamin. Dans La phénoménologie de l’esprit de Hegel, deux consciences luttent pour accéder à la vérité. On dirait un dialogue tiré de Dans la solitude des champs de coton de Koltès… Et dans le Manifeste du parti communiste de Marx et Engels, un spectre hante l’Europe ; c’est shakespearien !

G.B. : Quelle est cette « pensée critique » dont vous faites la matière de votre spectacle ?
N.T. : Je voulais donner à voir et à entendre la pensée de ces auteurs qui adressent une critique radicale à l’égard du temps présent. Ces auteurs, il me semble qu’ils sont aujourd’hui soit considérés comme mineurs, soit statufiés (Foucault par exemple). Ils sont souvent anticapitalistes mais pas toujours. Parmi eux, on peut distinguer très rapidement plusieurs courants :

– « catastrophiste » avec Pasolini, Agamben, Debord… Pour eux, la possibilité de vivre de vraies expériences a échoué avec la modernité. Ce qui était vécu devient simulacre. On s’est dépossédé de soi et on a perdu la relation à la nature, à la culture. La raison elle-même est totalisante, donc totalitaire.
– « déconstructionniste » avec Derrida, Adorno… À force de vouloir rendre compte de tout par la raison, la philosophie des Lumières nous a aveuglés, il faut chercher dans les marges, dans les traces.
– « solaire » (Bouveresse, Badiou…). Les philosophes ont décidé de plaider coupable des crimes du siècle, ils ont voulu renoncer à l’idée même de vérité mais on peut sortir de la Caverne, il ne faut pas renoncer au système philosophique.
– « démocratique » (Castoriadis, Rancière, Deleuze…). C’est au cœur de la  nuit qu’on va chercher la lumière. L’émancipation politique est aussi esthétique.
À la fin de Projet Luciole, les idées de Jacques Rancière et Guy Debord (qui ne se sont jamais vus) se heurtent sur la question du spectacle, un concept majeur pour critiquer le monde contemporain. La « société du spectacle », où l’homme, séparé de lui-même, voit sa vie comme un spectacle, contre le « spectateur émancipé », qui plaide pour faire advenir des « spect-acteurs ».

G.B. –  Pourquoi les lucioles sont-elles le fil conducteur de votre spectacle ?
N.T. : Par la métaphore lumineuse des lucioles, il m’a semblé qu’on pouvait relier tous ces courants. Le spectacle commence avec un texte de Pasolini, un article sur la disparition des lucioles, qui correspondent à la dramatique mutation d’un monde. Mais à un moment, on entend le commentaire de Hannah Arendt sur la phrase de René Char, écrite avec un stylo lumineux dans une atmosphère de conte, « Notre héritage n’est précédé d’aucun testament ». C’est la liberté de penser, d’inventer du possible. Les pages éparses au sol sont phosphorescentes – le papier se charge de lumière avec les projecteurs – et lorsque le noir se fait, elles scintillent. Tout était déjà là. Les lucioles survivent, comme l’explique Georges Didi-Huberman, et la capacité de penser de manière critique est à tout le monde.

G.B. Qu’aimeriez-vous que de jeunes spectateurs découvrent grâce à votre spectacle ?
N.T. : Qu’il y a une jubilation à penser, que les pensées sont incarnées. J’ai eu envie de faire advenir des émotions de pensée comme le rire, la mélancolie… Annie Le Brun dit qu’il n’y a pas d’idées sans corps et de corps sans idées. Elles peuvent se montrer autrement que par une argumentation. La philosophie s’érige contre la séduction des sophistes mais Platon écrit des dialogues plutôt que des traités, c’est déjà presque du théâtre…

Extrait : « C’est pourquoi, quand le citoyen écologiste prétend poser la question la plus dérangeante en demandant : « quel monde allons-nous laisser à nos enfants ? », il évite de poser cette autre question, réellement inquiétante : « à quels enfants allons-nous laisser le monde ? » Jaime Semprun, L’abîme se repeuple, 1997

Dates de Projet Luciole :                                                                                      

  • Saint-Quentin en Yvelines

du 07/01/2014 au 08/01/2014
Théâtre de Saint-Quentin en Yvelines

  • Boulazac

le 09/01/2014
L’Agora

  • Le Creusot

le 11/01/2014
L’ARC

  • Villeneuve sur Lot

le 14/01/2014
Théâtre Georges Leygues

  • Tarbes

le 15/01/2014
Le Parvis

  • Auch

le 16/01/2014
Festival CIRCA

  • Gradignan

le 17/01/2014
Théâtre des Quatre Saisons

  • Paris

du 21/01/2014 au 15/02/2014
Le Monfort Théâtre

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