Retour sur les pièces de théâtre qui ont marqué le dernier festival d’Avignon

Publié le par admin

Par Gaëlle Bebin

Avignon, le réel en question

Le plan de Moscou projeté sur le mur du Palais des papes dans The Master and Margarita © Christophe Raynaud de Lage

Le plan de Moscou projeté sur le mur du Palais des papes dans The Master and Margarita © Christophe Raynaud de Lage

 

Au Festival d´Avignon cette année, de nombreux spectacles ont joué avec les frontières de la réalité et de la fiction. L´art du théâtre dédouble et trouble ces notions en mettant le spectateur face à la réalité si particulière du plateau et des acteurs qui font signe vers une dimension fictive et pourtant incarnée, présente.

 

Ainsi, dans Six personnages en quête d´auteur, Pirandello imagine la confrontation entre une troupe de théâtre et de six personnages de fiction, inachevés par leur auteur. Ils protestent de leur réalité, non moins grande que celle de ces comédiens : « une réalité immuable qui devrait vous donner à tous le frisson quand vous vous approchez de nous ! ». Le personnage du Père s´adresse de cette manière au directeur de théâtre : « si nous autres (il indique de nouveau lui-même et les autres Personnages), nous n’avons pas d’autre réalité que l’illusion, vous feriez bien, vous aussi, de vous défier de votre réalité, celle que vous respirez et que vous sentez en vous aujourd’hui, car elle est destinée demain,  tout comme celle d’hier, à se révéler une illusion ». Encore faut-il trouver le langage de la scène propre à faire éprouver aux spectateurs ce vertige, ce qui n´est pas vraiment le cas de l´adaptation que propose le metteur en scène Stéphane Braunschweig de cette même pièce de Pirandello.

En revanche, Simon McBurney y parvient remarquablement. Le metteur en scène britannique, artiste associé du Festival, a choisi de monter un roman, et rien de moins que Le Maitre et Marguerite de Boulgakov, pour la Cour d´honneur du Palais des papes. Un récit fantastique qui raconte l´histoire d´un récit – véridique ? – sur la rencontre de Jésus et Ponce Pilate…

Inégal, Nouveau Roman de Christophe Honoré est pourtant très intéressant par certains aspects – un spectacle à réserver aux élèves qui auront côtoyé quelques textes de Marguerite Duras, Nathalie Sarraute, Claude Simon ou Alain Robbe-Grillet – puisque ce sont ces écrivains, flanqués de Michel Butor, Claude Ollier, Robert Pinget (et de leur éditeur à tous, Jérôme Lindon), qui sont convoqués sur scène, formidablement vivants, jaloux, agacés, inspirés, emportés par leurs réflexions sur la mise en crise du personnage et de la narration hérités de Balzac, et la recherche de formes nouvelles. « Ce que j´appelle réalisme », dit Sarraute, « c´est toujours du réel qui n´est pas encore pris dans des formes convenues ».

Dans La nuit tombe…, sa première pièce comme auteur, Guillaume Vincent entrecroise, dans le huis-clos d´une chambre d´hôtel, trois histoires dans lesquelles il met, écrit-il, « le fantasme à part égale avec le réel ». Les identités vacillent, l´angoisse s´insinue, l´ambiguïté règne.

Le roman de Boulgakov, Le Maitre et Marguerite, emboîte plusieurs récits, celui d´abord du Moscou soviétique des années 30 mis sens dessus dessous par le diable. Sa première intervention est d´interrompre une conversation entre deux intellectuels moscovites en train de dire que Jésus n´a pas existé. Sous les traits d´un professeur étrange (est-ce un fou ? un espion ?), il leur raconte le procès de Jésus dont il aurait été témoin 2000 ans auparavant. Nous trouvons la suite de ce même récit dans le manuscrit écrit par le Maître, un écrivain rendu fou de désespoir par l´incompréhension qu´il rencontre chez ses pairs et l´impossibilité de publier son roman. L´histoire de Jésus (Yeshua HaNostri) et de Ponce Pilate, telle qu´elle nous est ainsi racontée par le diable et par un poète, et que le théâtre permet de faire apparaître (Ha-Nostri et Ponce Pilate, dès qu´ils sont évoqués, vivent devant nous leur rencontre, bouleversante), semble bien plus vraie que tous les personnages réalistes et grotesques du Moscou contemporain de Boulgakov…

Dans cet univers de scission entre réalité intérieure et extérieure (l´URSS stalinienne), Boulgakov, dont les œuvres étaient interdites, recourt au diable pour pouvoir déclarer que « les manuscrits ne brûlent pas ». Il fait déplorer à Jésus que tout ce qu´écrit sur lui Matthieu l´évangéliste est une fiction et fait de ses poètes enfermés à l´asile les personnages les plus lucides. « Nous vivons dans un monde qui est une fiction complexe », précise le metteur en scène Simon McBurney. « Une construction pleine d´imagination que nous imaginons être la réalité. Et c´est, sans aucun doute, le rôle de l´art de percer cela ».

du 2/02/2013 au 9/02/2013 à la MC93 de Bobigny

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