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Le théâtre, art vivant

Publié le par La rédaction NRP

Par Claire Beilin-Bourgeois

Quand les lumières s’éteignent dans la salle, le réel s’efface et le spectacle commence. Pour retrouver cette émotion en classe, ceux qui font le théâtre proposent des ressources aux enseignants. Des metteurs en scène et des comédiens mettent leur travail à disposition, de la répétition à la représentation et des éditeurs publient des textes d’aujourd’hui, accessibles et brillants.

La représentation, expérience commune

Entre le confinement de mars et celui de l’automne, les salles des théâtres ont pu lever le rideau le temps de quelques représentations. La joie des spectateurs à cette occasion dépassait de loin leur satisfaction face à la qualité de la représentation à laquelle ils avaient assisté. Même un peu plus épars et isolés des autres par un siège condamné, c’était le plaisir intense d’avoir partagé un moment, d’avoir été traversés par les mêmes émotions, d’être entrés ensemble dans le jeu des comédiens. Parions qu’après cette période où nous avons eu faim de relations sociales et d’expériences collectives, le théâtre pourra jouer sa part dans la restauration du ciment qui nous unit.

Fréquenter les théâtres, par tous les moyens

Puisqu’à tout malheur quelque chose est bon, la crise sanitaire qui a tellement affecté le monde de la culture a aussi porté son lot d’initiatives pour permettre en toutes circonstances de faire entrer le théâtre dans la classe. Lectures et répétitions partagées avec le public, représentations devant des salles vides filmées puis diffusées, retransmission de spectacles plus anciens… Les troupes et les théâtres ont tenté par tous les moyens de faire parvenir le frisson du spectacle vivant au sein de nos foyers. Beaucoup de ces vidéos et de ces podcasts sont désormais disponibles pour un usage en classes. L’intérêt pédagogique de ces ressources est indiscutable, leur fonction thérapeutique probable ! En pleine pandémie, le théâtre de la Ville (Paris) dirigé par Emmanuel Demarcy- Motta est allé jusqu’à proposer des « consultations poétiques et musicales » par téléphone. Chacun pouvait appeler, et après un rapide échange, se voyait offrir un texte dit ou une chanson. Une activité à reproduire en cours de français ?

Lire des pièces contemporaines

La part vivante du théâtre, c’est aussi l’élargissement du corpus des pièces étudiées à des auteurs vivants et à des œuvres qui reflètent le monde d’aujourd’hui. Pour faire entrer dans la classe quelques-uns de ces textes, Nathan s’est associé aux éditions L’avant-scène théâtre. Ensemble, ils proposent une édition scolaire de deux pièces ultra-contemporaines : Le Fils, de Florian Zeller et La Machine de Turing de Benoit Solès, créées toutes les deux en 2018. Destinées aux élèves de la 3e à la

1re, ces publications ont pour vocation de faire accéder des adolescents à des œuvres solides, littéraires, qui ont aussi remporté un énorme succès populaire.

Une tragédie familiale : Le Fils, de Florian Zeller

Nicolas, le personnage principal du Fils, est un jeune d’aujourd’hui. À l’aube de ses 17 ans, après le divorce de ses parents, il se retrouve perdu, incapable de donner un sens à son existence. Véritable tragédie, la pièce agit comme un miroir certes grossissant, mais dans lequel chacun peut voir une parcelle de son quotidien. Avec une certaine audace, et un réalisme troublant, l’auteur n’édulcore rien de ce qui empoisonne les relations familiales, conflits, jeux de pouvoir, culpabilité. Mais la vérité des dialogues est associée à une écriture qui exploite avec finesse les codes et les ressources du théâtre. L’intrigue se tend progressivement, jusqu’à ce qu’on pourrait appeler le double dénouement. Au-delà des mots, les didascalies très développées rappellent l’importance de tout ce qui fait sens dans la représentation, de l’incarnation des personnages par les comédiens aux objets qui s’accumulent parfois sur la scène.

L’Histoire et l’histoire sociale dans La Machine de Turing de Benoit Solès

La Machine de Turing de Benoit Solès a commencé sa carrière en juillet 2018 au Festival off d’Avignon, et le succès fut immédiat. L’intrigue suit le destin d’Alan Turing, l’inventeur d’une machine dont l’intelligence (artificielle) a permis pendant la Seconde Guerre mondiale de déchiffrer des messages ennemis, et ainsi d’orienter la stratégie alliée vers des victoires décisives. Mais le titre ne dit pas tout, et autant que le mathématicien, c’est l’homme Turing, homosexuel et victime d’une violence sociale et judiciaire inouïe, qui intéresse le dramaturge. En 3e comme en 2de, les élèves s’attacheront forcément à ce personnage qui progresse ainsi entre deux vertiges, celui d’une découverte fulgurante, et celui de la persécution, de l’exclusion, de l’anéantissement.

Publié le par La rédaction NRP
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Deux écrivains contemporains : Eric Faye et Mickaël Ferrier

Publié le par La rédaction NRP

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Pour la NRP lycée de mars, nous avons rencontré deux écrivains contemporains: Éric Faye, auteur de Nagasaki et du récent Éclipses japonaises (Seuil), et Mickaël Ferrier, auteur de Kizu, (la lézarde). À lire pour le plaisir ou avec vos élèves, à l’occasion de la séquence « Deux romans sous le signe du japon ».

Entretien avec Éric Faye
propos recueillis par Françoise Rio

Écrire une fiction à partir du réel, qu’il s’agisse d’un divers (Nagasaki), depersonnes ayant réellement existé (L’Homme sans empreintes), Il faut tenter de vivre) ou de faits historiques (Éclipses japonaises), est-ce une facilité ou une gageure pour le romancier ?
Vous avez raison de dire « à partir » du réel car c’est pour moi signifiant. Le fait divers est bel et bien pour moi un tremplin, un point de départ pour aller ailleurs. C’est-à-dire que je ne cherche pas à parler du fait divers en soi, mais je tente d’aller au-delà, d’en faire un aspect représentatif, un paradigme. Et je me sers d’autre part du fait divers ou de faits historiques pour aller vers mon propre univers. Le prisme de la fiction permet mieux qu’aucun autre, je crois, de faire ressentir ce qu’est la condition de l’homme. Ce qui me préoccupe avant tout, dans Éclipses japonaises notamment, mais aussi dans Nagasaki, c’est la façon dont les humains réussissent à encaisser l’histoire, à la subir et à rebondir pour s’en sortir ou pour en tirer parti. C’est ce que, le plus souvent, le journalisme ou l’essai ne permettent pas. C’est ce que j’ai voulu faire aussi avec Il faut tenter de vivre : montrer comment une marginale, une personne meurtrie par son enfance, réussit à devenir elle-même en surmontant la souffrance et en trouvant sur le tard une place dans le monde. Ce roman était aussi ma façon de parler des années 1980 et 1990, de regarder une époque à travers les yeux de deux ou trois personnages. Je ne saurais dire si écrire cela est une facilité ou une gageure, je le fais parce que c’est ce que je choisis de faire, sans me poser davantage de questions…

L’idée de transformer en roman le fait divers à l’origine de Nagasaki est-elle née dès votre lecture des articles de presse qui relataient celui-ci ?
J’ai ressenti aussitôt à la lecture du fait divers un trouble et un intérêt particuliers, comparables à ceux que j’avais connus lorsque j’avais été en présence d’autres faits divers dont j’ai tiré par la suite des textes de fiction. Disons que, sur le moment, je me suis contenté de découper les articles concernant le fait divers et j’ai laissé mûrir l’idée en moi pendant un an environ, avant de passer à l’écriture ; mais j’avais effectivement l’intention d’utiliser ce fait divers, sous une forme ou sous une autre.

Pourquoi avoir choisi la forme du roman court pour écrire Nagasaki
Ce choix ne s’est pas imposé d’emblée. Sur le coup, je voulais en faire une nouvelle d’une quinzaine ou vingtaine de pages. Et puis, dès que j’y ai réfléchi plus sérieusement et me suis mis à écrire un plan, je me suis rendu compte qu’une petite centaine de pages serait nécessaire pour aller au bout de ce que j’avais l’intention de dire. Ensuite, Nagasaki est-il un roman court ou une longue nouvelle ? L’éditeur l’a estampillé « roman », mais, dans mon esprit, cela reste une nouvelle. Je l’ai traité en tout cas comme une nouvelle, c’est-à-dire sans personnages véritablement « élaborés », avec une relative sobriété de construction et d’intrigue. […]

Bibliographie sélective
Parmi les ouvrages d’Éric Faye, voici quelques titres à proposer aux lycéens :
• Je suis le gardien du phare et autres récits fantastiques, José Corti, 1997,rééd. « Points » Seuil (recueil de nouvelles)
• Parij, Le Serpent à plumes, 1997, rééd. « J’ai lu » (roman uchronique qui imagine Paris coupé en deux par un mur et occupé par l’armée soviétique en 1944)
• Mes trains de nuit, Stock, 2005 (récits de voyages)
• Nagasaki, Stock, 2010, réédition « J’ai lu »
• Malgré Fukushima. Journal japonais, José Corti, 2014 (journal tenu durant une résidence de quatre mois à la villa Kujoyama à Kyôto en 2012)
• Il faut tenter de vivre, Stock, 2015, rééd. « Points » Seuil (l’histoire d’une jeune femme qui veut échapper à l’ennui de sa vie banale en multipliant de petites escroqueries sous de fausses identités)

Entretien avec Michaël Ferrier
Propos recueillis par Françoise Rio, le 31 octobre 2016

Au-delà de la lézarde intime, de la crise existentielle qu’affronte votre personnage dans Kizu, que représente l’image de la « fissure » dans votre œuvre ?
La fissure, c’est ce qui désagrège, ce qui délabre, ce qui disjoint – mais en même temps c’est une ouverture. Dans un mur, la fissure est ce qui mine les parois d’un bâtiment, ou sape les fondations d’un édifice… mais c’est aussi ce qui permet à l’air d’y circuler, à l’herbe d’y pousser et, par exemple, à un écureuil d’en surgir. C’est donc quelque chose d’ambivalent, et même d’ambigu. Dans Kizu, je l’exprime dès le titre avec le jeu de mots sur « la lézarde », qui désigne à la fois une fissure physique (une crevasse dans le mur d’une maison), une fêlure psychologique (une brèche dans la vie d’un homme) et un animal (la femelle du lézard), vif et verdoyant, ondoyant, insaisissable. Le personnage principal a lui-même une vie qui se fendille et craque de partout (un divorce, un travail ennuyeux, de faux amis, une maison qui part en ruines…) mais cette blessure béante est aussi une possibilité de s’ouvrir à autre chose. Nous le savons dès l’enfance : nous naissons d’une fente, dans la douleur et dans la joie. Le cri que nous poussons en sortant pour la première fois de la fissure est en même temps un cri de terreur, d’étonnement et de libération. À nous de savoir la transformer en joie.

Votre roman, qui esquisse un parallèle entre la menace d’effondrement du personnage et un tremblement de terre à Tokyo évoqué dans le dernier chapitre, porte en exergue une citation de la nouvelle de Fitzgerald, La Fêlure (1936). Soutiendriez-vous le conseil donné au narrateur de cette nouvelle par l’une de ses amies : « Imagine que la fêlure ne soit pas en toi. Imagine que ce soit la faille du Grand Canyon. […] Le monde n’existe que par la façon dont tu l’appréhendes ; il vaut donc beaucoup mieux dire que ce n’est pas toi qui comportes une faille, mais que c’est le Grand Canyon » ?
Dans la nouvelle de Fitzgerald, l’amie du narrateur lui dit ces quelques paroles pour le dissuader de pleurer sur son sort – et elle a raison. Ce qui est important, c’est le monde et non pas nos misérables personnes, misérables si elles ne sont justement pas transpercées par ce tremblement du monde. On le sent bien dans un tremblement de terre : tout tremble et vous tremblez aussi. À ce moment, vous sentez bien que vous faites partie du monde et que vous êtes incroyablement vivant (j’ai décrit cela en détail dans la première partie de Fukushima, récit d’un désastre, Gallimard, 2012). Être au diapason du tremblement du monde : ceci peut sembler abstrait. Mais pensez à ce qui se passe quand vous embrassez quelqu’un dont vous êtes amoureux. Deux bouches qui se cherchent, deux souffles qui se trouvent… Vous sentez bien que vous n’êtes pas seul, que vous êtes relié à tous les souffles du monde. Alors, ça tremble partout dans l’habitacle : un tremblement de terre personnalisé ! Vibrer au rythme du monde, c’est ce qu’arrivent à faire par excellence les musiciens, les amoureux et les animaux. Un musicien transforme sa fêlure en musique, un amoureux la transmet en un baiser, un animal y échappe en bougeant sans cesse. Ces trois-là, je ne sais pas si vous l’avez remarqué, n’arrêtent pas de trembler.

Est-il plus difficile d’écrire sur les fêlures intimes ou bien sur une catastrophe historique comme vous l’avez fait dans Fukushima, Récit d’un désastre (Gallimard, 2012) ? Pourquoi avoir choisi le genre de la fiction romanesque pour Kizu et celui du récit-témoignage mené en votre nom dans Fukushima ? Faites-vous un net partage entre ces deux formes d’écriture ?
Si vous écrivez seulement sur les grands drames d’actualité, ça fait des romans bien gros et bien gras, les « romans historiques » comme on dit, qui généralement se vendent bien mais qui ne m’intéressent pas : je préfère les livres d’histoire. Si vous écrivez seulement sur les fêlures intimes, ça fait des récits souvent fluets et parfois très délicats, mais ça ne m’intéresse guère non plus. Ce qui m’intéresse, c’est précisément le point où la fêlure intime croise la catastrophe historique : dans Fukushima, récit d’un désastre, c’est le moment où ma vie croise le triple évènement du séisme, du tsunami et de la catastrophe nucléaire. Dans Mémoires d’outre-mer, c’est quand la vie de mon grand-père croise celle de la Seconde Guerre mondiale et du « Projet Madagascar » (qui visait à déporter les Juifs d’Europe à Madagascar). Dans les deux cas, la petite histoire (l’histoire individuelle) croise la grande Histoire (« l’Histoire avec sa grande hache » disait Georges Perec) : c’est ce moment précis de friction, d’étincelle, qui est le plus difficile à saisir et qui m’intéresse. Dans Kizu, cet évènement apparaît tout à la fin… le tremblement de terre. On dirait presque que c’est le narrateur qui l’a provoqué ! C’est ce séisme final qui donne je crois la clé du livre : vous pouvez toujours chercher à colmater votre existence, à ne pas laisser entrer les lézardes (les fissures/les animaux), il arrive toujours un moment où tout cela tremble et où l’imprévisible, enfin, entre dans votre vie. […]

Rendez-vous dans le numéro NRP lycée de mars 2017 pour lire la suite de ces interviews (p. 10 pour l’interview d’Eric Faye et dans les compléments numériques pour l’interview de Michaël Ferrier)

Publié le par La rédaction NRP
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Avignon sens dessus dessous

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Par Gaëlle Bebin

 

Affiche du festival dans les loges du Palais des papes © Gaëlle Bebin

L’éléphant de Miquel Barceló © Gaëlle Bebin

À l’envers, le fauteuil suspendu par les étudiants au plafond de l’entrée de l’École d’Art où, pendant le festival d’ Avignon, les spectateurs peuvent rencontrer les acteurs et les metteurs en scène.

En équilibre sur sa trompe, le monumental éléphant en bronze de Miquel Barceló, installé devant le Palais des papes.

Et l’affiche du festival lui-même, ici sur la porte des loges des comédiens à l’intérieur du Palais, évoque une figure de plongeur en point d’exclamation – la tête en bas…

Entrée de l’Ecole d’Art d’Avignon © Gaëlle Bebin

Ces figures à l’envers croisées à Avignon en juillet dernier seraient-elles à l’image de cette édition du festival ? Décevante souvent, surprenante certainement, passionnante pourtant ! Lire la suite

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