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Réflexions européennes sur l’orientation

Publié le par La rédaction NRP

Par Graziana Boscato, coordinatrice du projet européen Academia et Geneviève Bastin, psychologue scolaire

Depuis 1992, Academia, un projet européen d’échange de praticiens de l’orientation, conduit, avec des spécialistes de différents pays, des visites d’études autour de la vaste question de l’orientation, et avec elle toutes les problématiques qui lui sont liées. Nous avons recueilli les réflexions de Geneviève Bastin, psychologue scolaire en Belgique, et Graziana Boscato, coordinatrice du projet à Strasbourg.

NRP : Comment oriente-t-on en Belgique, par exemple, à la différence de ce qui se pratique en France ? ou encore en Allemagne ?
Geneviève Bastin : En Belgique francophone, la question de l’orientation est (et on peut le déplorer) liée à celle de la réussite en juin. Un élève qui dépasse un certain nombre de matières où il est en échec doit redoubler ou partir vers des filières qualifiantes techniques ou professionnelles, et ce, à partir de 14 ans (l’équivalent de la 3e en France). Mais la loi, en imposant que les deux premières années du secondaire se suivent au maximum sur 3 ans, diminue le redoublement. L’élève en échec est alors obligatoirement orienté vers des options qualifiantes. Si l’élève n’a pas réussi son certificat d’étude de base (CEB), obtenu généralement à l’âge de 12 ans, il bénéficie de la possibilité d’entrer dans les filières qualifiantes.
Graziana Boscato : L’Allemagne se caractérise par une orientation précoce des élèves et par le fait que les deux tiers des jeunes fréquentent le système dual de formation professionnelle alternant école et entreprise, qui finance la formation. Après la scolarité primaire, les élèves ont le choix entre une scolarité courte en allant au collège cinq années (Hauptschule), ou une scolarité longue (8 ou 9 ans) en préférant le lycée (Gymnasium), d’autres encore s’inscriront à un collège d’enseignement secondaire (6 ans, Realschule). La formation professionnelle est fortement valorisée dans la société allemande. Malgré son image positive, on constate un attrait de plus en plus grand pour la filière générale du lycée.

NRP : La question de l’orientation est, hélas, intimement liée à celle de l’échec. Avec le corollaire du problème du redoublement, ainsi que Geneviève Bastin l’a évoqué.
Graziana Boscato : On mélange souvent orientation et affectation, la première est choisie, la seconde subie. La question du redoublement dépend aussi de la culture éducative, elle est traitée de façon différente selon les pays et remise en cause dans bon nombre d’entre eux. Les taux les plus faibles de redoublement dans la scolarité obligatoire se constatent en Islande, Finlande, Norvège et Royaume-Uni (autour de 3 %). Là, le passage est automatique, l’élève en difficulté est pris en charge autrement. À l’opposé, la France, l’Espagne, le Luxembourg, la Belgique ont des taux élevés qui avoisinent 25 à 30 %. L’efficacité du redoublement est parfois discutable.

NRP : On vient de parler du « passage » d’une année à l’autre en termes de réussite ou d’échec. Mais la question des rituels de passage est également centrale.
Graziana Boscato : Chaque pays a ses rites de passage, qui occupent, je pense, une place importante dans la société. Prenons le bac en France, qui mobilise de nombreuses énergies chaque année, non seulement sur le plan pédagogique mais comme rite de passage à l’âge adulte. Ce diplôme à forte charge sociale est l’aboutissement d’une scolarité et permet le passage vers le monde des adultes.
Geneviève Bastin : Mais les rites peuvent prendre des formes moins « coûteuses ». J’ai été frappée lors de ma visite d’étude en Irlande par le côté protocolaire de la remise même de petits « diplômes » : félicitations devant l’auditoire, applaudissements… Cette sacralisation de petites réussites nous a paru donner une valeur plus importante aux performances scolaires.

NRP : Qu’en est-il du décrochage scolaire ?
Graziana Boscato : Le phénomène touche tous les pays, c’est un problème complexe, qui peut survenir après des difficultés d’apprentissage, des problèmes familiaux, sociaux… Il touche plus les groupes fragiles, à risques, les milieux peu instruits, et concerne plus les garçons que les filles. L’Union européenne s’est emparée du problème, qui est négatif pour les jeunes mais qui a également un coût important pour la société. Elle s’est fixé, dans sa stratégie Europe 2020, l’objectif de réduire la proportion de sorties précoces à moins de 10 % pour l’UE. Un groupe composé d’experts travaille sur les bonnes pratiques mises en place dans certains pays pour soutenir la mise en place de politiques efficaces de lutte contre le décrochage scolaire.
Geneviève Bastin : La Belgique est le seul pays d’Europe à avoir une obligation scolaire jusqu’à 18 ans, et non 16. Pour aider les jeunes en décrochage à trouver un projet et du sens à leur formation, des services d’accompagnement sont mis en place : équipes mobiles, suivi en famille, services de médiation… Les centres de formation en alternance, anciennement appelés centres à horaire réduit, sont une belle porte de sortie. Ils correspondent, je crois, aux contrats en alternance en France. En Irlande, nous avons visité des « écoles de la deuxième chance », mais leur efficacité reste aléatoire.

NRP : Que vous apportent ces échanges au niveau européen ?
Geneviève Bastin : Découvrir d’autres pratiques pédagogiques permet parfois de récupérer quelques outils, mais surtout de comprendre les interactions entre une pratique pédagogique et des choix institutionnels. Par exemple, selon qu’on est un enseignant de l’école, un psychologue, une conseillère de l’institution, ou quelqu’un mandaté de l’extérieur, la question de l’orientation sera abordée sous un angle différent à chaque fois (méthodologie d’apprentissage, problème de motivation, de loyauté familiale, de sens, de priorités…).
Graziana Boscato : Ces échanges sont riches car ils permettent de prendre du recul par rapport à une pratique professionnelle quotidienne, de la confronter à d’autres. Les termes que l’on retrouve le plus souvent dans les rapports des stagiaires sont : ouverture d’esprit, échanges multiculturels, connaissance de nouveaux outils, partage et discussion autour de thèmes communs, mise en place de partenariats pour travailler en réseau, connaissance approfondie des systèmes de formation et d’orientation… Academia est un outil de formation continue européen, qui permet d’acquérir des connaissances et des compétences attestées dans un Europass mobilité délivré à chaque participant français (www.academia-europe.eu).

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