Tintin, le reporter belge fête son anniversaire !

Publié le par La rédaction NRP

Entretien avec Antony Soron, propos recueillis par Françoise Rio
Maître de conférences, formateur en lettres à l’ESPE Sorbonne Université, Antony Soron confie les raisons de sa passion pour Tintin dont on a fêté en janvier 2019 le quatre-vingt-dixième anniversaire.

La tintinophilie suppose-t-elle nécessairement une passion née dans l’enfance ?
Il serait difficile et prétentieux de ma part de vous répondre pour tous les inconditionnels d’Hergé ! Cela dit, pour ce qui me concerne, il est assez évident que Tintin a été « la » lecture de mon enfance. C’est avec Tintin que j’ai vraiment appris à lire avec passion. Une fois devenu lecteur, j’ai eu pendant assez longtemps un rapport presque exclusif avec les albums de Tintin comme certains ados plus récemment avec Harry Potter. Il ne faudrait pas le dire à mes étudiants en lettres mais pendant plusieurs années, hormis les bouquins de l’école, je n’ai rien lu d’autre ! Tintin m’a d’emblée fait rêver d’Ailleurs. Il était comme un camarade dont la compagnie me rassurait, tout particulièrement avant de m’endormir. N’ayant accédé à la totalité des vingt-quatre albums qu’au fil du temps à raison de trois albums par an (anniversaire, Noël), je relisais inlassablement Tintin en Amérique (1932) ou LesCigares du Pharaon (1934). C’était comme un rituel nécessaire ! Mon fils de presque treize ans (quand même plus lecteur que moi au même âge) a lui aussi toujours un Tintin sur son lit. Je suis d’ailleurs assez fier de cette filiation d’autant plus que je ne l’ai pas forcée.

Avez-vous une préférence pour l’un des albums ? pour un personnage ? Un juron favori ?
Je commencerais par dire que je n’aime toujours pas Les Bijoux de la Castafiore (1963) et que Coke en stock (1958) me passionne modérément. Franchement, Objectif Lune (1953) m’apparaît sinon le meilleur des albums de Tintin au moins mon préféré. Hergé avait l’art de « la couv ». À tel point que j’ai toujours un rituel de lecture qui me vient de l’enfance : fixer la couverture en essayant d’en percer de nouveaux détails. Si on place la « couv » d’Objectif Lune et celle de L’Or noir en parallèle, on remarque par exemple que sur l’une la « jeep » est bleue et vue de dos tandis que sur l’autre la « jeep » est rouge et « filmée » de face. C’est le genre de détail que les passionnés de Tintin adorent.
Un juron ? « Moule à gaufres », à coup sûr ! C’est un truc qui passe bien quand un type vous grille un stop ou un feu rouge. Ça fait un bien fou ! Un personnage ? Zorino dans Le Temple du soleil. Avec Tchang que l’on retrouve dans Tintin au Tibet, il reste tout en haut de mon panthéon personnel. Je leur trouve quelque chose de touchant, de bon ; tous les deux ont un mélange de douceur et de résistance. Enfants, ils étaient mes vrais amis… Je confesse qu’ils le sont restés.

Qu’est-ce qui vous fait rire dans Tintin ?
D’abord Tintin n’est pas un inquiet, il éprouve une relation de confiance avec l’existence. Il n’a aucune complaisance avec le malheur. Mais pour répondre plus précisément, je dirais les « Dupondt » ! Ici encore, cela reste en rapport avec l’enfance et mon goût d’alors pour les sketchs de Laurel et Hardy. Les deux policiers sont toujours impayables quand ils se déguisent pour passer incognito quand ils sont à l’étranger. Le costume traditionnel chinois qu’ils endossent dans Le Lotus bleu en fait les personnages les plus reconnaissables qui soient et malgré tout ils gardent leur certitude d’avoir eu la bonne idée. Vous vous souvenez peu-têtre de cette planche mémorable : l’un dit, « Que signifie ce rire, commissaire ? » et l’autre répond tout surpris, « On dirait vraiment qu’il se moque de nous ! »

À quoi tient, selon vous, l’art de l’intrigue selon Hergé ?
Si Hergé a notamment inspiré Steven Spielberg, ce n’est pas pour rien. Chacun de ses albums est tendu par une dynamique narrative et le lecteur reste constamment en éveil. Hergé n’a pas un goût prononcé pour les intrigues simplistes ; d’où le large éventail d’âges de ses lecteurs : comme on dit, de 7 à 77 ans. Il aime, comme le confirme par exemple L’Or noir, les intrigues à tiroirs. Je dirais que son art est celui du bondissement, pas seulement du rebondissement : parce qu’il y a toujours du mouvement… Qu’il marche ou qu’il court, Tintin est toujours en éveil, comme si sa personnalité propre et son mode de fonctionnement mêlaient toujours sagacité, curiosité et espièglerie.

Comment Tintin résiste-t-il au temps et aux accusations de racisme, de colonialisme, d’antisémitisme, de misogynie ?
Dans le cinquième tome du Chat du Rabbin, Joann Sfar que j’adore par ailleurs, égratigne salement mon « héros ». Il le « croque » en personnage prétentieux et raciste. Gamin, je n’avais aucun problème avec Tintin au Congo. Mais c’est vrai qu’avec le temps, j’ai dû accepter qu’il y ait des albums qui vieillissent moins bien que d’autres. Tintin en Amérique me semble toujours aussi fort maintenant que je suis un peu plus près de 77 ans que de 7 ! Je n’aurai pas un avis aussi positif pour Tintin au Congo c’est vrai. Ce côté civilisateur du petit reporter : j’aime moins, c’est évident.

Êtes-vous sensible aux interprétations psychanalytiques ou philosophiques qui ont été proposées de Tintin ?
Sincèrement assez peu et je me l’explique aujourd’hui assez bien. Tintin, c’est mon copain d’enfance. Un type inaltérable et fidèle. Je n’ai pas trop envie qu’on déconstruise cette relation intime que j’ai avec lui. Il n’a pas de fiancée ? Que m’importe sa possible orientation sexuelle ? L’âge de Tintin a aussi toujours posé question. Eh bien, figurez-vous que moi, je ne me la suis jamais posé. Tout simplement, car j’avais l’impression que le personnage grandissait avec moi… Évidemment que cela donne du grain à moudre aux spécialistes mais je reste assez insensible à leurs conclusions. En tout état de cause, si Tintin fait tant parler, c’est parce qu’il est peut-être plus complexe qu’il n’y paraît. À soixante-dix-huit ans, quand sera fini l’âge légal de lecture des « Tintin », peut-être changerai-je alors d’avis et deviendrai-je adepte de la déconstruction de mon héros préféré ? À voir…

Quel usage pédagogique pourrait-on faire aujourd’hui de Tintin auprès de lycéens ?
L’idée de base, c’est de considérer Tintin comme un objet littéraire. J’en reviens aux Cigares du Pharaon avec l’entrée en matière sur le bateau. Il y a à la fois du rythme et de l’information, à la fois un dépaysement et une tension dramatique. Sur le plan de la technique littéraire, c’est fort. Si vous voulez expliquer aux élèves quels sont les enjeux d’un incipit, eh bien allez-y, foncez sur ce type de planche. Entre parenthèses, je conseille aussi l’écoute des albums de Tintin. France-Culture propose des adaptations « audio » extraordinaires (réécoutables en podcast) ! On revit l’album qu’on connaît par cœur. Il n’y a qu’à fermer les yeux. Et tout défile. Comparer une planche des Cigares et l’écoute qui correspond, c’est déjà entrer dans l’interprétation d’un texte, je le répète, très littéraire. Problème en France, et notamment au lycée, on ne veut pas trop entendre la nécessité d’aller du côté du populaire : déjà la littérature de jeunesse, on la prend avec des pincettes… alors la BD… Et que dire de Tintin que tout le monde connaît… Quand, en réalité, il y a eu tant à dire, sur la fameuse ligne claire, sur les registres de langue, sur le rythme de l’action… Ah oui, j’oubliais : comparer les BD entre elles, les personnages, Zorino, Tchang et puis mettre en relation les albums d’Hergé et des œuvres graphiques que les aventures de Tintin ont inspirées. Je pense au génialissime Perroquet des Batignolles de Boujut, Tardi et Stanislas.

Tintin vous semble-t-il avoir encore un bel avenir ?
Oui, indubitablement. Et d’abord parce que Tintin, c’est le roman d’aventures à la Stevenson plus le côté scientifique de Jules Verne. Il y avait dans le projet d’Hergé quelque chose d’infiniment soigné et novateur. Quel que soit l’âge du lecteur, il y a toujours un élément saillant pour attirer sa curiosité. Hergé est le roi de la trouvaille par exemple en matière d’objet : le sceptre d’Ottokar est dans son contexte aussi important que la fusée de Tournesol. Parlons-en de Tournesol, ce savant malentendant. Encore un personnage génial. Je crois que jamais le lecteur ne se lassera de Tintin parce que chacune de ses aventures est portée par de vrais personnages, au caractère fort, dont le visage et les attitudes imprègnent la mémoire : les caprices du petit Abdallah dans L’Or noir, les sales coups de l’infâme Rastapopoulos, invitent chacun à rentrer dans un petit monde. C’est peut-être cela l’idée de génie d’Hergé, ne pas simplement inventer des mondes mais faire entrer les lecteurs dans ce monde. Je vous l’ai dit au début, Tintin c’était mon compagnon. Je pense qu’au fond, sa grande force était d’inviter implicitement les lecteurs à l’accompagner dans ses aventures. Un petit Hemingway en somme !

 

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